Autobiographie – Jean Piaget (parte 1)

Autor: Jean Piaget (1896-1980).
Fonte: http://www.fondationjeanpiaget.ch/fjp/site/ModuleFJP001/index_gen_module.php?CODMODULE=autobiogm1

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Autobiographie

[Note d’édition: Les pages suivantes sont extraites du volume 14 des “Cahiers Vilfredo Pareto” publié en 1976 en hommage à Jean Piaget pour son 80ème anniversaire (pp. 1-43); le volume est intitulé: “Les sciences sociales avec et après Jean Piaget”. La pagination indiquée entre crochet correspond à cette publication de 1976. Les références détaillées peuvent être trouvées ici.]

Une autobiographie* n’a d’intérêt scientifique que si elle fournit les éléments d’une explication de l’œuvre de son auteur. Afin d’atteindre ce but je me limiterai donc essentiellement aux aspects intellectuels de ma vie.

Nombreux sont ceux sans doute, qui ont la conviction qu’une telle interprétation rétrospective ne présente aucune valeur objective et qu’elle doit être soupçonnée de partialité plus encore peut-être que les résultats de l’introspection. Toutefois, en relisant quelques vieux papiers qui datent de mon adolescence, j’ai été frappé par deux faits apparemment contradictoires et qui pris ensemble offrent quelque garantie d’objectivité. Le premier est que j’avais totalement oublié le contenu de ces productions juvéniles quelque peu naïves ; le deuxième est que malgré leur manque de maturité, elles anticipaient d’une manière frappante ce que j’ai tenté de faire pendant trente ans.

Il y a donc probablement quelque chose de vrai dans le mot de Bergson selon lequel un esprit philosophique est généralement dominé par une seule idée personnelle qu’il tente d’exprimer de multiples manières au cours de son existence, sans jamais y parvenir entièrement. Même si cette autobiographie ne réussissait pas à communiquer au lecteur une notion parfaitement claire de ce qu’est cette idée unique, elle aura tout au moins aidé l’auteur à la comprendre mieux lui-même.

*[Note de la p.1] Cette autobiographie a été écrite (du moins les parties I à VII) en 1950 à la demande du Prof. Boring et en vue du tome IV de A History of Psychology in Autobiography (Worcester, Clark University Press, 1952, pp. 237-256). Cette invitation avait d’ailleurs résulté d’une erreur, car les auteurs de ce volume devaient avoir 60 ans ou davantage, mais comme on s’est aperçu trop tard de cette inadvertance le texte a paru tout de même. On en trouvera dans ce qui suit une version française ; la partie VIII (1950-1966) a été ajoutée à l’intention du recueil jean, Piaget et les sciences sociales (Genève, Droz, 1966, pp. 129-159, dans les « Cahiers Viifredo Pareto » n° 10, publié à l’initiative et sous la direction de mon collègue et ami G. Busino), tandis que la partie IX (1966-1976) a été rédigée pour le présent volume.

I. 1896-1914

[p.2] Je suis né le 9 août 1896 à Neuchâtel en Suisse. Mon père a consacré ses écrits principalement à la littérature médiévale, et dans une moindre proportion à l’histoire de Neuchâtel. C’était un homme à l’esprit scrupuleux et critique, qui n’aimait pas les généralisations hâtives, et qui ne craignait pas d’entamer une polémique lorsqu’il voyait la vérité historique déformée par le respect des traditions. Parmi bien d’autres choses il m’a appris la valeur d’un travail systématique, même lorsqu’il porte sur des détails. Ma mère était très intelligente, énergique, et quant au fond, d’une réelle bonté ; mais son tempérament plutôt névrotique rendit notre vie de famille assez difficile. Une des conséquences directes de cette situation, fut que très tôt je négligeai le jeu pour le travail sérieux, tant pour imiter mon père que pour me réfugier dans un monde à la fois personnel et non fictif. A vrai dire j’ai toujours détesté toute fuite de la réalité, attitude que je mets en relation avec le second facteur qui a influencé le début de ma vie, soit l’instabilité de ma mère, et qui lorsque je commençai mes études de psychologie dirigea mon intérêt vers les problèmes de la psychanalyse et de la psychologie pathologique. Bien que cet intérêt m’ait aidé à prendre du recul et à élargir le cercle de mes connaissances, je n’ai jamais ressenti le désir d’aller plus loin dans cette direction particulière, préférant toujours l’étude des cas normaux et du fonctionnement de l’intellect, à celle des malices de l’inconscient.

Entre sept et dix ans, je m’intéressai successivement à la mécanique, aux oiseaux, aux fossiles des couches secondaires et tertiaires, et aux coquillages marins. Comme on ne me permettait pas encore d’écrire à l’encre, je composai (au crayon) un petit écrit pour faire partager au monde une grande découverte : « l’autovap », une automobile dotée d’un moteur à vapeur. Mais j’oubliai rapidement cette combinaison insolite d’un char et d’une locomotive, absorbé par la composition (à l’encre cette fois) d’un livre sur « Nos oiseaux», dont, après les remarques ironiques de mon père, je dus reconnaître à regret qu’il n’était qu’une simple compilation.

A l’âge de dix ou onze ans, aussitôt après être entré au « collège latin », je décidai d’être plus sérieux. Ayant aperçu un moineau partiellement albinos dans un parc public, j’envoyai un article d’une page, à un journal d’histoire naturelle de Neuchâtel. Mon article fut publié, et j’étais « lancé » ! J’écrivis alors au directeur du Musée d’histoire naturelle pour lui demander la permission d’étudier ses collections d’oiseaux, de fossiles et de coquillages en dehors des heures d’ouverture du musée. Le directeur, Paul Godet, un homme charmant, se trou-[p.3]vait être un grand spécialiste des mollusques. Il m’invita immédiatement à venir l’assister deux fois par semaine – comme, disait-il, le « famulus » de Faust – et je l’aidai à coller des étiquettes sur ses collections de coquillages terrestres et d’eau douce. Pendant quatre ans je travaillai pour ce naturaliste consciencieux et érudit, il me donnait en échange à la fin de chaque séance un certain nombre d’espèces rares pour ma propre collection, et me fournissait surtout la détermination exacte des échantillons que j’avais recueillis moi-même. Ces rencontres hebdomadaires dans le bureau privé du directeur me stimulèrent à tel point que je passai tout mon temps libre à la recherche de mollusques (il y en a cent trente espèces, et des centaines de variétés à Neuchâtel) ; tous les samedis après-midi j’attendais mon maître une demi-heure à l’avance!

Cette initiation précoce à la malacologie eut sur moi une influence profonde. Quand, en 1911, M. Godet mourut, j’en savais assez sur ce sujet pour commencer à publier sans aide (les spécialistes sont rares dans ce domaine) une série d’articles sur les mollusques de Suisse, de Savoie, de Bretagne et même de Colombie. Cela me valut quelques expériences amusantes. Certains de mes « collègues » étrangers voulurent me voir, mais comme je n’étais qu’un écolier, je n’osais pas me montrer et je dus décliner ces invitations flatteuses. Le directeur du Museum d’histoire naturelle de Genève, Monsieur Bedot, qui avait publié plusieurs de mes articles dans la « Revue suisse de Zoologie », m’offrit un poste de conservateur de sa collection de mollusques (la collection Lamarck, parmi d’autres, est à Genève). Je dus répondre qu’il me restait deux ans d’études avant mon baccalauréat. Après qu’un autre éditeur eût refusé un de mes articles parce qu’il avait découvert l’embarrassante vérité sur mon âge, je l’envoyai à M. Bedot qui répondit avec bonté et bonne humeur : « C’est la première fois que j’entends même parler d’un directeur de périodique qui juge de la valeur d’un article par l’âge de son auteur. Peut-être ne dispose-t-il d’aucun autre critère ? » Bien entendu les divers articles que je publiai à cet âge étaient loin d’être parfaits. Ce ne fut que beaucoup plus tard, en 1929, que je fus capable de faire quelque chose de plus sérieux dans ce domaine.

Ces études, pour prématurées qu’elles fussent, furent néanmoins très utiles à ma formation scientifique ; de plus, elles fonctionnèrent si je puis dire comme instruments de projection contre le démon de la philosophie. Grâce à elles, j’eus le rare privilège d’entrevoir la science et ce qu’elle représente avant de subir les crises philosophiques de l’adolescence. Avoir eu l’expérience précoce de ces deux types de problématiques a constitué, j’en suis convaincu, le mobile secret de mon activité ultérieure en psychologie.

[p.4]Cependant, au lieu de poursuivre tranquillement la carrière de naturaliste qui me paraissait si normale et si simple après ces heureuses expériences, je subis entre quinze et vingt ans une série de crises dues à la fois aux conditions familiales et à la curiosité intellectuelle caractéristique de cet âge si productif. Mais je le répète, je ne pus dominer ces crises que grâce aux habitudes mentales que j’avais acquises au cours de mes contacts initiaux avec la zoologie.

Il y avait le problème de la religion. Quand j’eus environ quinze ans, ma mère qui était une protestante convaincue, insista pour que je suive ce qu’on appelle à Neuchâtel une « instruction religieuse », c’est-à-dire un cours de six semaines sur les fondements de la doctrine chrétienne. Mon père, en revanche, n’allait pas à l’église, et je sentis très vite que pour lui la foi courante et une honnête attitude historique étaient incompatibles. Par conséquent je suivis mon « instruction religieuse » avec un vif intérêt, mais en même temps avec un sens critique éveillé. Deux choses me frappèrent à cette époque : d’une part la difficulté de concilier un certain nombre de dogmes avec la biologie ; de l’autre la fragilité des « cinq preuves de l’existence de Dieu ». On nous en enseignait cinq, et j’ai même passé un examen là-dessus ! Bien que je n’eusse même pas rêvé nier l’existence de Dieu, le fait que l’on put raisonner sur de si minces arguments (je ne me souviens que de la preuve par la finalité de la nature, et de la preuve ontologique) me semblait d’autant plus extraordinaire que mon pasteur était un homme intelligent, qui s’intéressait lui-même aux sciences naturelles!

A cette époque, j’eus la bonne fortune de trouver dans la bibliothèque de mon père La philosophie de la religion fondée sur la psychologie et l’histoire d’Auguste Sabatier. Je dévorai ce livre avec un immense plaisir. Les dogmes réduits à la fonction de « symboles » nécessairement inadéquats, et par-dessus tout la notion d’une « évolution des dogmes » – voilà un langage qui m’était beaucoup plus compréhensible et satisfaisant pour l’esprit. Ainsi une nouvelle passion s’empara de moi : la philosophie.

Il s’en suivit une seconde crise. Mon parrain, Samuel Cornut, un homme de lettre romand, m’invita, environ à cette époque, à passer mes vacances avec lui au lac d’Annecy. Je garde encore un excellent souvenir de cette visite : nous nous promenions, nous allions à la pêche, je cherchais des mollusques et écrivis une Malacologie du lac d’Annecy qui fut publiée peu après dans la « Revue savoisienne ». Mais mon parrain avait un but. II me trouvait trop spécialisé et voulait m’enseigner la philosophie. Entre les ramassages de mollusques il me parlait de L’évolution créatrice de Bergson. Ce fut la première fois que j’entendis parler de philosophie par quelqu’un d’autre qu’un théologien ; le choc fut immense, je dois l’admettre.

[p.5] Premièrement ce fut un choc émotif ; je me souviens d’un soir de révélation profonde : l’identification de Dieu avec la Vie même était une idée qui me remua presque jusqu’à l’extase parce qu’elle me permettait dès lors de voir dans la biologie l’explication de toutes choses et de l’esprit lui-même.

En second lieu, ce fut un choc intellectuel. Le problème de la connaissance (à proprement parler, le problème épistémologique) m’apparut soudain dans une perspective entièrement nouvelle et comme un sujet d’étude fascinant. Cela me fit prendre la décision de consacrer ma vie à l’explication biologique de la connaissance.

La lecture de Bergson lui-même, que je ne fis que quelques mois plus tard (j’ai toujours préféré réfléchir à un problème avant de lire à son sujet) fortifia ma décision mais me déçut quelque peu. Au lieu d’y trouver le dernier mot de la science, comme mon bon parrain m’y avait préparé, j’eus l’impression d’une ingénieuse construction dénuée de base expérimentale : entre la biologie et l’analyse de la connaissance, il me fallait quelque chose de plus que la philosophie. Je crois que c’est à ce moment que je découvris un besoin qui ne pouvait être satisfait que par la psychologie.

II. 1914-1918

Ce fut à cette époque que le curieux phénomène auquel j’ai fait allusion dans mon introduction commença à se manifester. Non content de lire beaucoup (cela en plus de l’étude des mollusques et de la préparation du baccalauréat que je reçus en 1915 à l’âge de dix-huit ans), je me suis mis à écrire mes propres idées dans de nombreux cahiers. Bientôt ces efforts affectèrent ma santé ; je dus passer un an à la montagne, remplissant mes loisirs forcés en écrivant une sorte de roman philosophique que je fus assez imprudent pour publier en 1917. En relisant maintenant ces divers écrits qui marquent la crise et la fin de mon adolescence – et que j’avais entièrement oubliés jusqu’à l’instant de les rouvrir pour cette autobiographie – j’y trouve avec surprise deux idées qui me sont encore chères et qui n’ont cessé de me guider dans mes entreprises les plus diverses. C’est pourquoi, si ingrate à première vue que puisse paraître une telle tentative, je vais essayer de retracer ces premières notions.

Après mon contact malheureux avec la philosophie de Bergson, j’avais commencé à lire tout ce qui me tombait sous la main : Kant, Spencer, Auguste Comte, Fouillée et Guyau, Lachelier, Boutroux, Lalande, Durkheim, Tarde, Le Dantec ; et en psychologie : W. James, Th. Ribot et Janet. En outre, au cours des deux années qui précèdent [p.6] le baccalauréat nous avions des leçons de psychologie, de logique et de méthodologie scientifique données par le logicien A. Reymond. Mais faute de laboratoire et de conseils (il n’y avait pas de psychologue expérimental à Neuchâtel, même à l’université) la seule chose que je pouvais faire était de la théorie, et écrire. J’écrivais même si ce n’était que pour moi, car je ne pouvais penser sans écrire – mais cela devait être de façon systématique comme s’il s’agissait d’un article destiné à la publication

Je commençai par un essai assez fruste, prétentieusement intitulé « Esquisse d’un néopragmatisme » où je proposais une idée qui est restée centrale pour moi, à savoir que l’action comporte en soi une logique (cela contrairement à l’anti-intellectualisme de James et de Bergson) et que par conséquent la logique a sa source dans une sorte d’organisation spontanée des actions. Mais il manquait le lien avec la biologie. Une leçon de Reymond sur le réalisme et le nominalisme dans le cadre du problème des « universaux » (avec quelque référence au rôle des concepts dans la science contemporaine) me donna une intuition soudaine. J’avais réfléchi profondément au problème des « espèces » en zoologie et j’avais adopté un point de vue purement nominaliste sur ce sujet : l’espèce n’avait aucune réalité en soi et ne se distingue des simples « variétés » que par une plus grande stabilité. Mais ce point de vue théorique, inspiré du Lamarckisme, me gênait quelque peu dans mon travail empirique (la classification des mollusques). La controverse de Durkheim et de Tarde sur la réalité ou la non-réalité de la société en tant que tout organisé me plongea dans un état semblable de perplexité sans me montrer au premier abord sa pertinence quant au problème de l’espèce. A part cela, le problème général du réalisme et du nominalisme me fournissait une vue d’ensemble : je compris soudain qu’à tous les niveaux (celui de la cellule, de l’organisme, de l’espèce, des concepts, des principes logiques, etc.) on retrouve le même problème des relations entre la partie et le tout ; désormais j’étais convaincu d’avoir trouvé la solution. Enfin émergeait l’union étroite dont j’avais rêvé, entre la philosophie et la biologie, et la possibilité d’une épistémologie qui me parut alors réellement scientifique !

Ainsi je commençai à écrire mon système (on se demandera où je trouvai le temps nécessaire, mais je le prenais chaque fois que je le pouvais, en particulier pendant les leçons ennuyeuses !). Ma solution était très simple : dans tous les domaines de la vie (organique, mentale, sociale) il existe des « totalités » qualitativement distinctes de leurs parties et qui leur imposent une organisation. Par conséquent il n’existe pas d’ « éléments » isolés. La réalité élémentaire dépend nécessairement d’un tout qui l’informe. Mais les relations entre le tout et la [p.7] partie varient d’une structure à l’autre car il faut distinguer quatre actions toujours présentes : l’action du tout sur lui-même (conservation), l’action du tout sur les parties (modification ou conservation), l’action des parties sur elles-mêmes (conservation), et l’action des parties sur le tout (modification ou conservation). Ces quatre actions s’équilibrent dans une structure totale, mais il y a alors trois possibilités d’équilibre : (1) prédominance du tout avec modification des parties ; (2) prédominance des parties avec modification des parties ; (3) conservation réciproque des parties et du tout. A cela il faut ajouter une loi fondamentale : seule la dernière forme d’équilibre (3) est « stable » ou « bonne » alors que les deux autres (1) et (2) sont moins stables ; quoique tendant vers la stabilité il dépendra des obstacles rencontrés combien (1) et (2) approcheront de l’état stable.

Si j’avais connu à cette époque (1913-1915) les travaux de Wertheimer et de Köhler, je serais devenu Gestaltiste, mais n’ayant rencontré que les écrits de l’école française et étant encore incapable d’imaginer des expériences pour vérifier ces hypothèses, j’étais obligé de me limiter à la construction d’un système. La lecture de ces vieux papiers me paraît d’un certain intérêt du fait qu’ils représentent un schéma anticipateur de mes recherches ultérieures : il était déjà clair pour moi que l’état d’équilibre du tout et de la partie (la troisième forme) correspondait à des états de conscience de nature normative : nécessité logique ou obligation morale par opposition aux formes inférieures d’équilibre qui caractérisent les états de conscience non-normatifs tels que la perception etc., ou les événements organismiques.

Après mon baccalauréat je partis à la montagne pour me reposer. Pendant ce temps j’étais immatriculé formellement à la Faculté des Sciences de l’Université de Neuchâtel, de sorte que peu après mon retour, je pus obtenir ma licence de sciences naturelles puis mon doctorat, avec une thèse sur les mollusques du Valais (1918). Bien que mon intérêt pour les cours de zoologie (Fuhrmann), d’embryologie (Béraneck), de géologie (Argand), de chimie physique (Berthoud) et de mathématiques (la théorie des groupes me semblait particulièrement importante en ce qui concerne le problème de la totalité et des parties) n’eut pas diminué, je désirais vivement me rendre dans une université plus grande, dotée d’un laboratoire de psychologie où je pouvais espérer réaliser les expériences destinées à vérifier mon « système ».

Ce fut dans ce champ de recherche que les habitudes mentales que j’avais acquises au contact de la zoologie devaient me rendre de grands services. Je n’ai jamais cru à un système sans contrôle expérimental précis. Ce que j’avais écrit au cours de mes années au lycée, je le jugeais indigne d’être publié parce que purement théorique ; sa seule [p. 8] valeur me semblait résider dans son rôle d’incitation à une expérimentation dont toutefois je ne pouvais alors soupçonner la nature.

Néanmoins durant l’année que je passai à la montagne je fus hanté par le désir de créer, et je cédai à la tentation. Cependant afin de ne pas me compromettre dans le domaine scientifique, je tournai la difficulté en écrivant – pour le grand public, et non pour les spécialistes – une sorte de roman philosophique dont la dernière partie contenait mes idées (1917). Ma stratégie s’avéra efficace : personne n’en parla sinon un ou deux philosophes indignés¹.

[note 1 de la p.8] Voici quelques citations de cet ouvrage intitulé Recherche (1917). Il était question d’élaborer une théorie positive de la qualité, en tenant compte « des seules relations d’équilibre ou de déséquilibre entre les parties » (p. 150). « Or il ne peut y avoir aucune conscience de ces qualités, donc ces qualités ne peuvent exister s’il n’y a aucunes relations entre elles, si par conséquent elles ne sont pas amalgamées en une qualité totale qui les contienne tout en les maintenant distinctes. Par exemple, je ne serais conscient ni de la blancheur de ce papier, ni de la noirceur de cette encre, si ces deux qualités n’étaient pas combinées par ma conscience en une certaine unité, et malgré cette unité elles ne restaient pas respectivement l’une blanche et l’autre noire… Telle est l’origine de l’équilibre entre les qualités : il y a équilibre de cette manière non seulement entre les diverses parties d’un côté, et le tout de l’autre, en tant que distinct du tout résultant de ces qualités partielles… (Il est donc nécessaire de procéder du tout vers les parties et non des parties vers le tout comme le fait l’esprit du physicien) » (pp. 151-153). « On peut alors distinguer un premier type d’équilibre où le tout et les parties se soutiennent mutuellement » (p. 156) et d’autres types tels qu’il y ait interaction coordonnée entre le tout et les parties (p. 157). Or tous les équilibres tendent vers un équilibre du premier type » (p. 157), mais sans pouvoir l’attendre au niveau organique. « Donc nous appelons équilibre idéal l’équilibre du premier type, et tout équilibre réel quel qu’il soit présuppose un équilibre idéal » (p. 158). Par contraste le premier type est réalisé au niveau de la pensée : « Il est l’origine du principe d’identité, dont est déduit le principe de contradiction » (p. 163).

III. 1918-1921.

Après avoir reçu le doctorat ès sciences, je partis pour Zurich (1918) dans le but de travailler dans un laboratoire de psychologie. Je fréquentai deux laboratoires : celui de G.E. Lipps et celui de Wreschner, ainsi que la clinique psychiatrique de Bleuler. Je sentis aussitôt que j’étais dans la bonne voie, et qu’en appliquant à l’expérimentation psychologique les habitudes mentales que j’avais acquises en zoologie, je réussirais peut-être à résoudre les problèmes de structure de la totalité vers lesquels j’avais été mené par ma réflexion philosophique. Mais, à vrai dire, je me sentis un peu perdu au début. Les expériences de Lipps et Wreschner me semblaient avoir peu de rapport avec les problèmes fondamentaux. D’un autre côté, la découverte de la psychanalyse (je lisais Freud et la revue « Imago », et écoutais de temps à autre des confé-[p.9]rences de Pfister et de Jung) et l’enseignement de Bleuler me rendirent attentif au danger de la méditation solitaire ; je décidai alors d’oublier mon système de crainte de devenir une victime de l’ « autisme ».

Au printemps de 1919 j’en éprouvai quelque agitation inquiète et partis pour le Valais où j’appliquai la méthode statistique de Lipps à une étude biométrique de la variabilité des mollusques terrestres en fonction de l’altitude ! J’avais besoin de revenir à des problèmes concrets afin d’éviter de graves errements.

Pendant l’automne de 1919 je pris le train pour Paris où je passai deux ans à la Sorbonne. Je suivis le cours de psychologie pathologique de Dumas (où j’appris à interroger les malades de Sainte-Anne), et les cours de Piéron et Delacroix ; j’étudiai aussi la logique et la philosophie des sciences avec Lalande et Brunschvicg. Ce dernier exerça une grande influence sur moi à cause de sa méthode historico-critique et de ses appels à la psychologie. Mais je ne savais toujours pas quel domaine d’expérimentation choisir. J’eus alors une chance extraordinaire. Je fus recommandé au docteur Simon qui habitait alors Rouen, mais qui avait à sa disposition le laboratoire de Binet à l’école de la rue Grange-aux-Belles à Paris. Ce laboratoire n’était pas utilisé car Simon n’avait pas de classes à Paris à cette époque. Le docteur Simon me reçut de manière amicale et suggéra que je standardise les textes de raisonnement de Burt sur les enfants parisiens. Je commençai ce travail sans grand enthousiasme, uniquement pour faire quelque chose. Mais bientôt mon humeur changea ; j’étais soudain mon propre maître avec toute une école à ma disposition – des conditions de travail inespérées.

Or dès mes premiers interrogatoires, je remarquai que bien que les tests de Burt eussent des mérites certains quant au diagnostic, fondés qu’ils étaient sur le nombre de succès et d’échecs, il était beaucoup plus intéressant de tenter de découvrir les raisons des échecs. Ainsi j’engageais avec mes sujets des conversations du type des interrogatoires cliniques, dans le but de découvrir quelque chose sur les processus de raisonnement qui se trouvaient derrière leurs réponses justes, et avec un intérêt particulier pour ceux que cachaient les réponses fausses.

Je découvris avec stupéfaction que les raisonnements les plus simples impliquant l’inclusion d’une partie dans le tout ou l’enchaînement des relations, ou encore la « multiplication » de classes (trouver la partie commune de deux entités) présentaient jusqu’à onze ans pour les enfants normaux, des difficultés insoupçonnées de l’adulte.

Sans que le docteur Simon se rendit entièrement compte de ce que je faisais, je continuai à analyser le raisonnement verbal des enfants [p.10] normaux pendant environ deux ans, en leur posant diverses questions et en leur présentant des situations comportant des relations de cause à effet simples et concrètes. En outre, j’obtins la permission de travailler avec les enfants anormaux de la Salpêtrière ; là j’entrepris des recherches portant sur le nombre en utilisant des méthodes de manipulation directe aussi bien que celle de la conversation. Depuis lors j’ai repris ces travaux avec la collaboration de A. Szeminska.

Enfin j’avais découvert mon champ de recherche. En premier lieu il m’apparut que la théorie des relations entre la partie et le tout peut être étudiée expérimentalement au moyen de l’analyse des processus psychologiques sous-jacents aux opérations logiques. Cela marquait la fin de ma période théorique et le début d’une ère inductive et expérimentale dans le domaine psychologique où j’avais toujours voulu pénétrer, mais pour lequel jusqu’alors je n’avais pas trouvé de problèmes adéquats. Ainsi mes observations montrant que la logique n’était pas innée, mais qu’elle se développe peu à peu, semblaient compatibles avec mes idées sur la formation de l’équilibre vers lequel tendent les structures mentales ; en outre, la possibilité d’étudier directement le problème de la logique était en accord avec mes intérêts philosophiques antérieurs. Enfin, mon but qui était de découvrir une sorte d’embryologie de l’intelligence était adapté à ma formation biologique ; dès le début de mes réflexions théoriques j’étais convaincu que le problème des relations entre organisme et milieu se posait aussi dans le domaine de la connaissance, apparaissant alors comme le problème des relations entre le sujet agissant et pensant et les objets de son expérience. L’occasion m’était donnée d’étudier ce problème en termes de psychogenèse.

Lorsque j’eus obtenu mes premiers résultats, j’écrivis trois articles en cherchant à me garder de tout préjugé théorique. J’analysai donc les faits, psychologiquement et logiquement, en appliquant un principe de parallélisme logico-psychologique : la psychologie explique les faits en termes de causalité, alors que la logique lorsqu’elle traite de propositions vraies, décrit les formes correspondantes en termes d’équilibre idéal. Depuis lors, j’ai exprimé cette relation en disant que la logique est une axiomatique alors que la science expérimentale qui lui correspond est la psychologie de la pensée². J’envoyai mon premier article³ au « Journal de Psychologie » et j’eus le plaisir non seulement de le voir accepté, mais encore de découvrir que I. Meyerson, qui devint mon ami dès cette époque, avait des intérêts très semblables aux miens. Il avait [p. 11] lu Lévy-Bruhl et il me stimula par ses encouragements et ses conseils. Il accepta aussi mon second article⁴.

Quant au troisième, je l’envoyai à Ed. Claparède, que je n’avais rencontré qu’une seule fois, et qui le publia dans les « Archives de Psychologie »⁵ bientôt suivi d’un autre⁶. Mais en plus d’accepter mon article, il me fit une proposition qui changea le cours de ma vie. II m’offrit le poste de « chef des travaux» à l’institut J.-J. Rousseau de Genève. Comme il me connaissait à peine il me demanda de venir à Genève pour un essai d’un mois. Cette perspective m’enchanta, tant en raison de la notoriété de Claparède qu’à cause des merveilleuses possibilités de recherche que ce poste offrirait ; toutefois je ne savais toujours pas comment commencer une recherche quelle qu’elle fût. J’acceptai en principe et quittai Paris pour Genève. Je remarquai immédiatement que Claparède et Bovet étaient des patrons idéaux, qui me laisseraient libre de travailler selon mes désirs. Mon travail consistait simplement à guider les étudiants et à les associer aux recherches qu’on me demandait d’entreprendre selon mon idée, pourvu qu’il s’agisse de psychologie de l’enfant. Cela se passait en 1921.

[note 2, p.10] Psychologie de l’intelligence (1947), chap. I.

[note 3, p.10] Essai sur quelques aspects du développement de la notion de partie chez l’enfant, « Journal de Psychologie », 1921, 38, 449-480.

[note 4, p.11] Essai sur la multiplication logique et les débuts de la pensée formelle chez l’enfant, « Journal de Psychologie », 1922, 38, 222-261.

[note 5, p.11] Une forme verbale de comparaison chez l’enfant, « Archives de Psychologie », 1921, 18, 143-172.

[note 6, p.11] La pensée symbolique et la pensée chez l’enfant, « Archives de Psychologie », 1922, 38, 273-304.

IV. 1921-1925.

Etant pourvu d’une tournure d’esprit systématique, (avec tous les risques que cela comporte), je fis des plans que je considérais alors comme définitifs : je consacrerais encore deux ou trois ans à l’étude de la pensée enfantine, puis je reviendrai aux origines de la vie mentale, c’est-à-dire à l’étude de l’émergence de l’intelligence au cours des deux premières années de la vie. Après avoir ainsi acquis une connaissance objective et expérimentale des structures élémentaires de l’intelligence, je serais alors prêt à attaquer le problème de la pensée en général, et à construire une épistémologie psychologique et biologique. Par-dessus tout, donc, il me faudrait m’abstenir de toute préoccupation non-psychologique et étudier empiriquement le développement de la pensée pour elle-même, où que cela puisse me mener.

Conformément à ce projet, j’organisai ma recherche à la Maison des Petits de l’Institut J.-J. Rousseau, en commençant par les facteurs les plus périphériques (milieu social, langage) tout en gardant présent [p. 12] à l’esprit mon but qui était d’atteindre le mécanisme psychologiquement des opérations logiques et du raisonnement causal. A cet effet, je repris aussi avec les élèves des classes primaires de Genève, le type d’investigation que j’avais inauguré à Paris.

Les résultats de ces recherches sont exposés dans mes cinq premiers livres sur la psychologie de l’enfant. Je les publiai sans prendre de précautions suffisantes quant à la présentation de mes conclusions, pensant qu’ils seraient peu lus et qu’ils me serviraient principalement à titre de référence pour une synthèse ultérieure qui s’adresserait à un public plus étendu. (Ces études sont le produit d’une participation continue de tous les étudiants de l’Institut ; parmi eux se trouvait Valentine Chatenay qui devint ma femme et ma fidèle collaboratrice.) Contrairement à mon attente, ces livres furent lus et discutés comme s’ils représentaient mon dernier mot sur le sujet, certains adoptant mon point de vue sur une genèse de la logique, d’autres s’y opposant violemment (surtout dans les cercles où régnait l’influence de l’épistémologie empiriste ou du thomisme). Je fus invité à présenter mes idées dans plusieurs pays (France, Belgique, Hollande, Grande-Bretagne, Ecosse, Etats-Unis d’Amérique, Espagne, Pologne, etc.), et à les discuter avec des universitaires et d’autres membres du corps enseignant. (Cependant la pédagogie ne m’intéressait pas à cette époque, car je n’avais pas d’enfants.) Cet accueil inespéré me laissa quelque peu mal à l’aise, car j’étais pleinement conscient du fait que je n’avais pas encore organisé mes idées, et que j’avais à peine commencé les travaux préliminaires. Mais on ne peut répondre aux critiques « attendez vous n’avez pas vu ce qui va venir », surtout lorsqu’on n’en sait rien soi-même. D’ailleurs quand on est jeune on ne devine pas que pendant longtemps on sera jugé sur ses premières œuvres, et que seuls les lecteurs très consciencieux iront jusqu’aux plus récentes.

Ces premiers travaux avaient deux défauts essentiels. J’ignorais l’un d’entre eux avant d’entreprendre mes études sur le nourrisson, quant à l’autre je le connaissais parfaitement.

Le premier consistait en la limitation de ma recherche au langage et à la pensée exprimée. Je savais bien que la pensée en général procède de l’action, mais je croyais encore que pour comprendre la logique de l’enfant il suffisait de la chercher dans le domaine de la conversation ou des interactions verbales. Ce ne fut que plus tard, en étudiant les conduites intelligentes des deux premières années que j’appris que pour saisir entièrement la genèse des opérations intellectuelles, il fallait [p. 13] considérer tout d’abord la manipulation et l’expérimentation sur l’objet, et, par conséquent, examiner les schèmes de conduite avant de faire des études basées sur un échange verbal. II est vrai que puisque l’on retrouve dans les actions des enfants les plus jeunes tous les caractères observables dans les conduites verbales d’enfants plus âgés, mes premières études sur la pensée verbale n’avaient pas été vaines ; mais mon point de vue aurait été mieux compris si j’avais découvert alors ce que je ne trouvai que plus tard : que, entre le stade pré-opératoire situé entre deux et sept ans et l’apparition de la logique formelle vers onze ou douze ans, on observe (entre sept et onze ans) un niveau d’organisation d’ « opérations concrètes » qui est essentiellement logique quoique non encore formel (par exemple l’enfant de huit ans pourra conclure que A < C s’il a vu trois objets dans la relation B > A et B < C, mais il ne pourra pas exécuter cette même opération sur un plan purement verbal).

Le second défaut découle du premier, mais je n’en comprenais pas entièrement les raisons alors : je cherchai en vain des structures de totalité caractéristique des opérations logiques elles-mêmes (de nouveau ma théorie des relations partie-tout). J’échouai parce que je ne cherchai pas leur source dans les opérations concrètes. Pour satisfaire mon besoin d’une explication en termes de totalités, j’étudiai l’aspect social de la pensée (qui est j’en suis toujours convaincu, un aspect nécessaire de la formation des opérations logiques en tant que telles). L’équilibre idéal (la conservation réciproque du tout et des parties) relève ici de la coopération entre individus qui deviennent autonomes en vertu de cette coopération même. L’équilibre imparfait caractérisé par la modification des parties par la totalité apparaît ici sous la forme de contraintes sociales (ou contrainte exercée sur les plus jeunes par les aînés). L’équilibre imparfait caractérisé par la modification de la totalité par les parties et par le manque de coordination des parties) apparaît sous la forme d’égocentrisme inconscient de l’individu, analogue à l’attitude mentale des jeunes enfants qui ne savent encore ni collaborer, ni coordonner leurs points de vue. (Malheureusement à cause de la définition trop vague du terme « égocentrisme » – sans aucun doute un terme mal choisi ! – et des malentendus suscités par le concept d’attitude mentale, ce terme n’a généralement pas été compris selon son seul sens clair et simple.)

Bien qu’au début je n’aie pas réussi à découvrir les structures caractéristiques des opérations logiques qui auraient dù correspondre aux structures des échanges sociaux (j’avais senti tout de même l’importance de la réversibilité de la pensée)⁸, je remarquai cependant [p.14] qu’un certain degré d’irréversibilité des opérations correspondait aux difficultés qu’éprouvait le jeune enfant dans l’acquisition de la réciprocité intellectuelle et sociale. Mais pour fonder solidement cette hypothèse il me fallait d’abord étudier les opérations concrètes.

Au cours de ces années j’avais découvert la psychologie de la Gestalt, si proche de mes notions concernant le rôle des totalités. Ce contact avec les œuvres de Köhler et de Wertheimer me fit une impression double. Premièrement, j’eus la satisfaction de conclure que mes recherches précédentes n’étaient pas pure illusion puisque l’on pouvait élaborer autour d’une telle hypothèse directrice non seulement une théorie cohérente, mais encore une magnifique série d’expériences. En second lieu, j’eus l’impression que bien que la notion de Gestalt fût parfaitement adéquate aux formes inférieures d’équilibre (celles où la partie est modifiée par le tout, ou celles où, selon les termes mêmes de la théorie, la composition n’est pas « additive »), elle n’expliquait pas le type de structure propre aux opérations logiques ou rationnelles. Par exemple la suite des nombres entiers 1, 2, 3, … etc. est une remarquable totalité opératoire puisque aucun nombre n’existe seul, chacun étant engendré par la loi de composition elle-même (1 + 1 = 2, 2 + 1 = 3, etc). Et pourtant cette loi de composition est essentiellement « additive ». Ce que j’appelle forme supérieure d’équilibre (la conservation réciproque des parties et du tout) échappe par conséquent à l’explication gestaltiste. D’où je concluais qu’il était nécessaire de différencier plusieurs paliers d’équilibre et d’intégrer la recherche de types de structures à une approche plus génétique.

[note 7, p.12] Le langage et la pensée de l’enfant (1924). Le jugement et le raisonnement chez l’enfant (1924). La représentation du monde chez l’enfant (1927). Le jugement moral chez l’enfant (1932).

[note 8, p.13] Le jugement et le raisonnement chez l’enfant (1928), p. 169.

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